Anticiper les tendances un an à l’avance, arbitrer entre créativité et rentabilité, piloter trois saisons en parallèle et manager une équipe 100 % féminine : c’est le quotidien de Cécile Gibart, Directrice Achats et Collection chez Sergent Major. À la tête d’un poste stratégique au cœur de la mode pour enfants, elle incarne une génération de femmes qui prennent leur place dans un secteur très féminisé mais encore parfois inégal lorsqu’il s’agit des postes de direction. Entre exigence business, normes strictes et goût affirmé pour la transmission, Cécile raconte un métier d’engagement mais surtout de passion.
My Job Glasses : Bonjour Cécile. Vous êtes Directrice Achats et Collection chez Sergent Major (marque du groupe Générale Pour l’Enfant regroupant Natalys, Du Pareil au Même et Sergent Major). Qu’est-ce que cela signifie exactement ?
Cécile Gibart : Je manage à la fois une équipe de stylistes d’une dizaine de personnes, et une dizaine de cheffes de produits achats. Je parle volontairement au féminin, car je n’encadre aujourd’hui que des femmes, ce qui reste très courant dans le secteur du textile.
Mon rôle est celui d’un chef d’orchestre. Je suis sur une dimension avant tout stratégique : j’accompagne les équipes, je les aide à monter en compétences, je sécurise les arbitrages. Concrètement, je veille à ce que toutes les équipes avancent en parallèle, dans le respect des échéances et des rétroplannings, afin d’atteindre les objectifs fixés par l’entreprise, notamment en matière de chiffre d’affaires et de marge.
“C’est précisément ce travail d’arbitrage entre désir créatif et performance commerciale qui structure notre métier”
My Job Glasses : Piloter une collection, ça s’articule comment ?
Cécile Gibart : Chez Sergent Major, nous habillons les enfants de 0 à 11 ans. La collection est donc très structurée : le nouveau-né, le bébé de 3 à 36 mois, puis l’enfant de 3 à 11 ans, avec à chaque fois une distinction fille et garçon. Chaque segment correspond à des usages, des attentes et des niveaux de prix différents.
La construction commence côté achats. Les acheteuses définissent le cadrage : le plan de collection, l’assortiment, les volumes, les prix de vente. Les équipes style travaillent à partir de thèmes, de moodboards, de salons professionnels, d’analyses concurrentielles, de défilés et de recherches en ligne. Il faut toutefois garder en tête que la mode pour enfants est souvent une déclinaison de la mode adulte, avec un décalage d’un à deux ans sur les tendances.
L’essentiel repose sur le dialogue permanent entre style et achats. L’enjeu est de trouver le bon équilibre. On travaille de manière très collective, et surtout très en amont. On n’attend pas d’avoir le produit fini pour se dire que ça ne va pas.
Je vous donne un exemple concret : si la couleur tendance est le moutarde et qu’un thème entier est décliné autour de cette teinte, nous devons nous demander si cela correspondra réellement à nos ventes. Peut-être faut-il conserver le moutarde en touches, sur des boutons, une doublure ou un zip, sans en faire un total look. C’est précisément ce travail d’arbitrage entre désir créatif et performance commerciale qui structure notre métier.
“Il faut garder de la souplesse, être agile”
My Job Glasses : Vous travaillez très en avance. Comment fait-on quand les ventes de la saison en cours ne sont pas encore stabilisées ?
Cécile Gibart : C’est une contrainte majeure. On travaille un an à un an et demi à l’avance, donc on n’a pas forcément le recul complet sur la dernière saison. Les tendances, on peut les anticiper grâce aux cahiers de tendances et aux cabinets spécialisés. En revanche, certaines décisions doivent s’appuyer sur des ventes réelles : un produit qu’on a “testé” l’année précédente, un prix mal positionné, une coupe qui n’a pas fonctionné.
Le plan de collection n’est jamais figé. Il faut garder de la souplesse, être agile. On peut décider de remettre une jupe-culotte, de rééquilibrer entre robes, salopettes, shorts, selon ce qu’on observe en magasin. On ajuste pour rester pertinent.
My Job Glasses : Quelles compétences sont indispensables pour réussir dans ce poste ?
Cécile Gibart : Agilité, flexibilité, réactivité, clairement. Et une organisation très solide. Quand je vous parle, on travaille sur trois saisons en parallèle : le printemps été 2026 est en magasin, l’automne hiver 2026 est commandé avec encore des ajustements, et le printemps été 2027 est en développement.
Il y a aussi toute la dimension RSE, et la question des normes qualité, particulièrement sensibles en mode enfantine. On peut avoir un produit “terminé” et se rendre compte qu’il y a une non-conformité, par exemple sur la longueur des cordons, et là, il ne peut pas partir. Il faut réagir, adapter, sécuriser. Et parfois des règles changent en cours d’année civile alors que, pour nous, la collection est déjà bouclée. On vit avec ce décalage permanent.
My Job Glasses : Vous diriez que c’est un métier prenant ?
Cécile Gibart : Oui, c’est clairement un métier qui demande beaucoup d’engagement. Il faut être disponible pour les équipes, gérer de nombreux sujets en parallèle et trouver du temps pour travailler sur des sujets de fond. J’essaie justement d’organiser mes journées pour rester accessible à mon équipe tout en avançant sur ces réflexions plus stratégiques. C’est un métier très impliquant, mais aussi très stimulant : quand on le fait, c’est souvent par passion et on est nombreux à être très investis.
“J’ai une vraie appétence pour le textile”
My Job Glasses : Vous avez toujours su que vous vouliez faire ce métier ?
Cécile Gibart : Non. Je voulais faire comme mon père, professeur de sport, mais j’ai eu des soucis de santé et à l’époque, ce choix fermait beaucoup de portes. Je me suis finalement orientée vers un parcours proche de celui de ma mère, qui était acheteuse cheffe de produit.
J’ai fait un bac scientifique, une classe préparatoire, puis une école de commerce, donc un bac +5. Je n’étais pas “vouée” au textile, mais j’ai fait beaucoup de stages dans ce secteur, en France et en Europe, dont une expérience en Italie autour du tricot. Et surtout, j’ai eu une vision 360 du produit, parce que j’ai aussi travaillé côté import. Aujourd’hui, ça m’aide énormément : je comprends les enjeux, les contraintes, les discussions avec les équipes import, supply, fournisseurs.
My Job Glasses : Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier, au quotidien ?
Cécile Gibart : Le produit, d’abord. Je ne suis pas une “modeuse”, mais j’ai une vraie appétence pour le textile, et plus largement pour l’équipement de la personne. J’ai travaillé sur la femme, l’homme, l’enfant, j’ai aussi eu un passage chez Go Sport avec du textile, de la chaussure et du matériel.
Et puis il y a la dimension transverse. Les achats directs, c’est un poste carrefour. Je travaille avec le merchandising, le réseau, l’import, la gestion de marché, les stocks, la supply, l’entrepôt, le marketing communication. On est en relation avec tout le monde. C’est extrêmement riche, on n’est jamais isolé. Enfin, il y a l’international : l’anglais, les échanges, les voyages en usine. On voit des réalités qu’on n’imagine pas depuis un bureau. Ça remet en perspective, humainement et culturellement.
“J’ai vu beaucoup de directeurs textiles dans d’autres entreprises qui étaient des hommes”
My Job Glasses : Être une femme dans votre secteur, est-ce que cela peut être un frein ?
Cécile Gibart : Dans le textile, on pourrait dire que c’est plus facile, parce que les équipes sont très féminisées. Moi, je manage uniquement des femmes, et ce n’est pas spécifique à mon entreprise.
En revanche, quand on veut évoluer sur certains postes, cela peut devenir plus bloquant, et pas seulement en termes de visibilité : il y a aussi les sujets de salaire. J’ai vu beaucoup de directeurs textiles dans d’autres entreprises qui étaient des hommes.
My Job Glasses : Quel conseil donnez-vous aux jeunes femmes qui veulent évoluer, prendre leur place, accéder à des postes de direction ?
Cécile Gibart : D’abord, de commencer par maîtriser les fondamentaux. Je conseille de débuter “en bas de l’échelle”, en tant qu’assistante, parce que c’est là qu’on apprend les bases. Ça donne de la légitimité ensuite : quand on évolue, on sait ce qu’on demande, on sait comment y arriver, et on peut accompagner les équipes. Moi, je n’ai pas été parachutée à ce poste. Quand je demande des choses, je sais de quoi je parle.
Je dis aussi aux jeunes de ne pas se laisser enfermer dans des cases. En France, on met vite des étiquettes. J’ai longtemps travaillé en grande distribution, et passer ensuite dans le retail a été compliqué, alors que les compétences sont transposables.
Et enfin, il faut oser bouger. Moi, j’ai souvent changé d’entreprise, j’en ai fait dix. C’était rare pour ma génération, c’est plus fréquent aujourd’hui. Le fil rouge, ce peut être l’achat, mais vous pouvez changer de produits, de circuits, de niveaux de gamme. L’important, c’est de savoir ce que vous aimez dans l’achat : le business, la négo, le développement produit, la marque propre, la marque internationale.
“Le collectif est ce qui me fait m’épanouir”
My Job Glasses : Vous êtes aussi très engagée sur My Job Glasses. Pourquoi ce besoin de transmission ?
Cécile Gibart : Parce que j’aime partager. Je n’ai jamais eu peur qu’on prenne ma place. Mon management est collaboratif, et je ne saurais pas travailler seule. Le collectif est ce qui me fait m’épanouir. J’ai même fait une formation de formatrice, j’ai donné des interventions dans des écoles. Je ne m’interdis pas d’aller vers la formation un jour.
Pour être active sur My Job Glasses, je ne dirais pas que “je trouve le temps”, je me force à en dégager, parce que je trouve que c’est important.
My Job Glasses : Si vous aviez un conseil pour les jeunes femmes qui hésitent à se lancer ?
Cécile Gibart : Allez tester. Faites des stages, des alternances. Identifiez ce qui vous attire vraiment dans l’achat et dans le produit. Se dire “ça, je n’ai pas envie de le faire” est une avancée importante, parce que ça vous rapproche de votre voie. Et si vous voulez évoluer, prenez le temps d’apprendre, de comprendre, de construire votre légitimité.
Et maintenant ?
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