Ingénieure en supply chain, passée par Tesla puis Michelin, Soéli Mennuni Delvallez semble destinée à suivre une trajectoire classique dans l’industrie. Au fil des années, une question pourtant s’impose : comment continuer à exercer son métier sans interroger l’impact environnemental et social des entreprises ? Cette prise de conscience l’amène progressivement à se spécialiser dans les enjeux de transition écologique et à accompagner la transformation des organisations de l’intérieur. Puis vient un burnout, qui marque un tournant profond dans son parcours. Désormais engagée dans l’entrepreneuriat et très active sur My Job Glasses, Soéli a un message clair, notamment pour les jeunes femmes : oser prendre la parole et ne pas hésiter à remettre en question les règles établies.
My Job Glasses : Vous avez occupé le poste de sustainability change leader. Concrètement, en quoi consistait votre rôle ?
Soéli Mennuni Delvallez : Le titre peut paraître un peu pompeux, mais l’idée était assez simple. Je travaillais chez Michelin sur les transformations écologiques du groupe, en particulier sur la formation des collaborateurs. Mon rôle consistait à construire un plan de formation destiné aux employés du groupe autour des grands enjeux environnementaux et sociaux.
Il s’agissait d’un socle commun qui abordait par exemple les questions de carbone, de biodiversité ou encore les enjeux sociétaux. Mais il y avait aussi toute une réflexion sur la transformation des métiers. Les métiers d’une entreprise ne peuvent pas rester figés face aux défis écologiques. Il fallait donc accompagner les équipes pour comprendre ces évolutions. En gros, il s’agissait de contribuer à transformer l’entreprise par la formation.
My Job Glasses : Ces formations, c’est vous qui les animiez ?
Soéli Mennuni Delvallez : Non, heureusement (rires). Michelin compte plus de 140 000 employés. Mon rôle était plutôt de concevoir les parcours de formation et d’organiser leur déploiement.
Il existait différents formats : des modules d’e-learning, des ateliers comme la Fresque du climat, ou encore d’autres formats collaboratifs. L’un des défis était aussi d’adapter ces formations aux contextes locaux. Les États-Unis, la Thaïlande ou l’Europe n’ont pas forcément la même approche des questions écologiques. Il fallait donc concevoir des parcours pertinents selon les pays et selon le niveau de maturité des équipes sur ces sujets. Bien sûr, tout cela se faisait en équipe. J’étais en charge de la partie formation au sein d’un projet de transformation plus global.
“Rapidement, j’ai ressenti le besoin d’aligner davantage mon travail avec mes valeurs”
My Job Glasses : Revenons à votre parcours. Quelles études vous ont conduite à ce poste ?
Soéli Mennuni Delvallez : J’ai fait un bac scientifique en 2011. Comme j’aimais beaucoup les mathématiques, je me suis dirigée vers une classe préparatoire scientifique, en physique-chimie. Ensuite, j’ai intégré l’INSA de Lyon en génie industriel. C’est une formation assez généraliste qui couvre la logistique, les achats, les ressources humaines ou encore la stratégie d’entreprise. Elle donne une vision assez globale du fonctionnement des organisations. Mes stages en supply chain m’ont beaucoup plu, ce qui m’a amenée à travailler dans ce domaine au début de ma carrière. Mais assez rapidement, j’ai ressenti le besoin d’aligner davantage mon travail avec mes valeurs.
My Job Glasses : D’où vient votre intérêt pour l’écologie ?
Soéli Mennuni Delvallez : Quand j’étais étudiante, vers 2016, mon rêve était de travailler pour Tesla. J’ai tout fait pour y entrer et j’y ai finalement travaillé pendant un an, aux Pays-Bas.
Avec le recul, Tesla n’est pas forcément l’entreprise idéale que j’imaginais. Mais cette expérience a eu un effet décisif pour moi : elle m’a ouvert les yeux sur les enjeux écologiques. Ça fait maintenant presque dix ans que je me forme et que je creuse ces sujets.
Après mon passage chez Tesla, j’ai décidé de reprendre mes études pour approfondir certains sujets comme la stratégie, la finance ou la négociation. J’ai donc suivi un master en stratégie à HEC. Puis j’ai rejoint Michelin.
My Job Glasses : Vous avez quitté Michelin il y a environ deux ans. Que faites-vous aujourd’hui ?
Soéli Mennuni Delvallez : J’ai quitté Michelin à la suite d’un burnout. C’est quelque chose dont je parle assez ouvertement, parce que je pense que c’est un sujet encore trop tabou.
La récupération a été longue. Contrairement à ce que certaines personnes imaginent, ce n’est pas une question de quelques semaines de repos. Dans mon cas, cela fait plus de deux ans que je me soigne et que je reconstruis progressivement mon équilibre. Depuis environ un an, j’ai commencé à retravailler. J’ai réalisé quelques missions de conseil pour des écoles et des entreprises.
En parallèle, avec mon mari, nous essayons de créer une entreprise dans le domaine de l’écologie. C’est encore au tout début, donc je ne peux pas en dire beaucoup plus, mais l’idée est d’utiliser nos compétences d’ingénieurs pour contribuer à des solutions concrètes.
Nous avons également lancé une chaîne YouTube pour aider les gens à décrypter le discours des entreprises sur l’écologie et le social. Nous analysons certaines marques pour voir si leurs promesses correspondent réellement à leurs pratiques et si elles sont à la hauteur des enjeux. Lorsque ce n’est pas le cas, nous proposons aussi des alternatives. L’objectif est d’aider à consommer de manière plus éclairée et responsable.
“Au début, je ne savais pas toujours poser mes limites”
My Job Glasses : Vous vous êtes lancée dans l’entrepreneuriat. Est-ce plus difficile quand on est une femme ?
Soéli Mennuni Delvallez : Pour l’instant, je n’ai pas encore rencontré de grosses difficultés, mais certains signaux sont déjà visibles. Sur les réseaux sociaux, par exemple, j’ai le sentiment que les femmes sont moins prises au sérieux. On se retrouve face à du mansplaining, avec des hommes qui expliquent dans les commentaires ce que vous êtes en train de dire ou de faire. Je sais aussi que lorsque nous chercherons des financements, le fait d’être en binôme avec un homme sera probablement un avantage. Statistiquement, les femmes lèvent moins de fonds que les hommes. C’est un problème structurel.
My Job Glasses : La supply chain est un univers très masculin également. Comment avez-vous vécu cela ?
Soéli Mennuni Delvallez : Effectivement ! J’ai connu des situations assez révélatrices. Par exemple, certaines personnes pensaient que j’étais la secrétaire et venaient déposer des documents sur mon bureau. Une fois, quelqu’un m’a même expliqué comment faire un copier-coller dans Excel. Dans l’une des entreprises pour lesquelles j’ai travaillé, je faisais partie d’un parcours “graduate” où j’étais la plus jeune et presque toujours la seule femme.
Au début, je ne savais pas toujours poser mes limites. On attendait de moi que je prenne des notes en réunion ou que j’organise les repas d’équipe. Ce sont des choses qui paraissent anodines mais qui en disent long ! Ce qui m’a le plus marquée, c’est que certaines émotions étaient moins acceptées chez les femmes. L’empathie ou la tristesse pouvaient être perçues comme des faiblesses.
En revanche, dans les entrepôts ou sur le terrain, j’ai souvent eu d’excellentes relations avec les opérateurs. La confiance se construisait rapidement. Les difficultés venaient davantage des niveaux hiérarchiques plus élevés.
“La légitimité ne dépend pas seulement de la hiérarchie”
My Job Glasses : Vous êtes aussi très active sur My Job Glasses. Pourquoi cet engagement ?
Soéli Mennuni Delvallez : J’ai toujours aimé transmettre. J’ai commencé à donner des cours quand j’étais en sixième. Ensuite, au lycée, en prépa, puis en école, j’ai continué à aider d’autres étudiants. Avec le temps, j’ai réalisé que je pouvais partager mon expérience avec des jeunes qui se posent beaucoup de questions. Quand j’ai découvert My Job Glasses, j’ai trouvé l’idée formidable. Ce que j’aime particulièrement, c’est la diversité des profils, des âges et des pays. Ces échanges sont très enrichissants.
My Job Glasses : Quels conseils donnez-vous aux jeunes, et en particulier aux jeunes femmes ?
Soéli Mennuni Delvallez : Je leur dis d’abord d’être curieuses. Les études donnent parfois l’impression qu’un parcours est déjà tracé. En réalité, il faut profiter de l’entreprise pour rencontrer des personnes d’autres services, découvrir d’autres métiers et élargir sa vision.
Je leur dis aussi d’oser prendre la parole. Même si la personne en face est très haut placée, si quelque chose vous semble incohérent ou pose question, vous avez le droit de le dire. Bien sûr, il faut mettre les formes, mais la légitimité ne dépend pas seulement de la hiérarchie. Je leur dis de se faire confiance.
Plus largement, je parle aussi d’écologie, qui est un sujet central. Je dis souvent aux jeunes qu’ils ont le droit de participer à la construction d’une société plus juste. Je ne veux pas leur faire porter tout le poids des problèmes actuels. Mais ils ont le droit de questionner les pratiques, de dénoncer les injustices et aussi de valoriser les initiatives positives. C’est un rôle que chacun peut jouer, à son échelle.
Et maintenant ?
Le parcours de Soéli vous inspire ? Vous avez envie d’en savoir plus sur le monde de la supply chain ou de l’entrepreneuriat ? Contactez Soéli ou l’un de nos ambassadeurs et posez-leur toutes vos questions !